Une analyse limpide de la Crise (Securibourse)

par Alix, mercredi 29 octobre 2008, 14:31 (il y a 5863 jours) @ Alix

Je l'ai lue sur le blog de Paul Jorion. C'est un peu long, mais c'est lumineux. Jugez plutot...
(les textes en gras sont soulignes par moi)
:flower: alix

François Leclerc dit :
28 octobre 2008 à 14:12

La crise actuelle est globale. Elle n’est pas, comme on l’entend trop souvent, le résultat d’une déconnexion entre les sphères de l’économie et de la finance, ce dernier univers soudainement pris d’une telle « folie » qu’il suffirait de mieux le réguler une fois maîtrisé le cataclysme que nous vivons. Elle est en réalité l’expression financière d’une crise économique, celle d’un modèle de croissance reposant sur l’endettement des ménages et de l’état. Ayant aux USA, épicentre de la crise, son image la plus achevée. Seul l’endettement accru des ménages américains y a en effet permis le maintient de la consommation intérieure, compensant la décroissance de la part des revenus du travail dans le PIB constatée depuis les années 75.

L’éclatement brutal de la formidable bulle financière crée par de nouveaux acteurs du monde de la finance, les hedge funds, créateurs et gestionnaires de nouveaux produits financiers sophistiqués, dans un contexte d’absence voulue de régulation, est la conséquence de la faillite de ce modèle de développement. Mais il ne faut pas en oublier la cause première.

Où en est-elle ces temps-ci, la crise > Elle s’est généralisée et approfondie malgré des apparences trompeuses, même si elle est parfois masquée par des artifices ou des pansements de fortune. Le mal se répand sur toute la planète et dans tous les secteurs, au fur et à mesure que les brèches sont colmatées par les plans de sauvetage gouvernementaux successifs. D’abord, elle s’est étendue géographiquement et frappe désormais les pays émergents, aux bords de la banqueroute pour les plus fragiles, en raison du retrait brutal des capitaux étrangers, rapatriés dans l’urgence afin de boucher d’autres trous. Le FMI reprend du service, beaucoup moins regardant qu’auparavant sur les conditions d’accès à ses prêts sous la crainte d’ « effets domino » incontrôlables et désormais planétaires. Puis elle perturbe ce que l’on dénomme désormais l’”économie réelle”, sous-entendant bizarrement que la finance ne le serait pas.

C’est au niveau boursier que la crise produit ses effets les plus spectaculaires, créant une tourmente baissière moins produite par une « panique irrationnelle» du marché - dont les états d’âmes supposés servent d’explication faute de mieux - que par la vente en masse des meilleurs actifs (les seuls liquides) des hedge funds. Ceux-ci doivent rembourser sans attendre leurs clients qui s’en retirent en catastrophe, au profit de valeurs refuges comme les Bons du Trésor et assimilés, et éviter la faillite. Cette dégringolade boursière résulte d’abord de ce phénomène, plus que d’une anticipation de la dépression économique qui s’annonce, mais il est tentant d’expliquer cette débâcle par la seule dépression à venir, en ignorant ainsi les manifestations, certes moins visibles mais toutes aussi déterminantes, de la poursuite des effets de la crise financière proprement dite. A savoir l’éclatement de la bulle financière constituée au fil des ans par les hedge funds et leurs produits financiers sophistiqués type CDS à fort levier, c’est à dire fort rendement , devenus entre temps poisons pour ceux qui les détiennent. Les yeux des commentateurs avisés se sont donc fixés, comme hypnotisés, sur le yo-yo des indicateurs boursiers et la descente aux enfers des bourses, ne retenant que ces seuls indicateurs de la crise pour les interpréter à leur façon et comme en temps normal, alors que ces semaines de crise ne le sont évidemment pas. Oubliant pour comprendre la crise d’en consulter d’autres, plus pertinents et pointus, par exemple les taux de primes sur les CDS des établissements financiers, qui témoignent du risque élevé que ces établissements continuent de représenter sur les marchés malgré les déclarations optimistes de façade de leurs dirigeants.

Un autre phénomène est également monté en puissance, suscitant de nouvelles inquiétudes et dérèglements économiques, la forte montée montée du Yen, et dans sa foulée du Dollar, au détriment de l’Euro. Ce phénomène donne lieu, lui aussi, à un florilège de commentaires malheureusement peu inspirés lorsqu’il s’agit d’en déterminer les causes, oubliant souvent de mentionner l’effet redoutable du débouclage en masse des positions dites de « trade carry » des hedge funds, là encore à la recherche précipité de financements, les banques leur faisant défaut. Le « trade carry » s’appuie en effet sur un mécanisme très simple qui consiste à emprunter dans sa monnaie sur un marché où les taux sont très faibles (le Japon en l’occurence) pour investir sur d’autres où les taux sont au contraire élevés (le Brésil par exemple), et de gagner sur le différentiel de taux. Un tel débouclage massif, comme il intervient en ce moment, suscite une forte demande de Yen, qui pousse celui-ci à la hausse.

Il y a donc des mécanismes de crise qui expliquent mieux que « la main aveugle du marché », ou même l’anticipation raisonnée de la dépression annoncée, tous les deux un peu trop sollicités, les importantes oscillations de cours que connaissent les devises, le pétrole et en général les matières premières, en particulier agro-alimentaires. Il suffit simplement de constater puis d’admettre que la bulle financière fait beaucoup de dégâts en se contractant. La principale question est donc de savoir combien de temps cette bulle va t-elle mettre à se dégonfler et jusqu’où, produisant de redoutables effets collatéraux, vu l’ampleur des mouvements de capitaux qui s’opèrent au nom du sauve qui peut et la dimension supposée de cette bulle, car le plus beau de l’affaire est que l’on n’en connaît même pas la dimension.

D’autres manifestations de la crise sont masquées ou ne sont pas encore apparues et devraient intervenir. On peut ainsi s’étonner que les compagnies d’assurance, investisseurs majeurs sur les marchés financiers et donc à ce titre durement atteints par la dévalorisation de leurs actifs, semblent rester immunisés des effets de la crise (cela n’a toutefois pas été le cas d’AIG et de Fortis qui ont plongé en fanfare). On a aussi appris comment les collectivités locales pouvaient être mises à mal, leurs besoins de financement grandissants étant une des manifestations de l’économie de la dette déjà évoquée, se révélant également victimes d’une “créativité financière” hier encensée…

On peut remarquer aussi que la modification des normes comptables relatives à la valorisation des actifs financiers, décidée et appliquée dans des délais proprement époustouflants, joue tout son rôle d’apaisement provisoire, évitant que les bilans des établissements financiers ne continuent d’enregistrer des dépréciations en rafale d’actifs titrisés, rendant ces établissements moins vulnérables. Mais ces actifs n’ont pas disparu pour autant et il est assez audacieux de spéculer - encore - sur la proche remontée du marché de l’immobilier US afin qu’ils reprennent des couleurs. La situation actuelle a ceci d’extraordinaire que ces actifs ne sont plus « liquides » (entendez personne ne veut les acheter) et qu’ils n’ont donc plus de valeur de marché. Comment alors les évaluer > D’autant que, par le biais de la titrisation, le bon grain à été mélangé à l’ivraie, les « toxic assets » (actions pourries) empaquetés avec des titres de meilleure tenues faisant à l’arrivée des évaluations d’actif une mission impossible… Les banques restent toutes assises sur un tas d’actifs pourris ou très difficilement valorisables, seule la hauteur du tas variant de l’une à l’autre. Elles cherchent à s’en débarrasser discrètement en les donnant par exemple en garantie à une quelconque banque centrale complaisante, à la faveur d’une émission de liquidités, à charge pour cette dernière de les intégrer dans son bilan. On en attend avec curiosité la publication, faisant par avance confiance à la créativité avec laquelle ces bilans auront été établis.

Manifestation ultime et largement à venir de cette crise, l’accroissement de la dette publique va découler de la mise en oeuvre des plans de sauvetage des gouvernements. Certes, ces emprunts sont aisément financés sous toutes leurs formes, vu la masse des capitaux à la recherche d’un refuge, surtout qu’ils portent la signature d’un état, prêteur en dernier recours car emprunteur de qualité. Mais l’accroissement prévisible de la charge du remboursement de cette dette va peser dans l’avenir d’autant plus lourd dans les budgets gouvernementaux que la crise économique, structurelle et donc plus durable qu’elle ne l’est aujourd’hui envisagée - s’il se révèle bien qu’il ne s’agira pas d’une simple récession passagère - va amoindrir en même temps leurs recettes. Leurs marges de manoeuvre budgétaires seront d’autant restreintes, alors que la période réclamera, tant sur le plan économique que social, une implication plus grande de l’état. Décidément, une fois que le plus fort de la crise sera passé, peut-on vraiment croire que tout redeviendra comme avant, une régulation financière plus ou moins pleine de trous péniblement mise en place >


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